« Ovkaz ne fonctionne plus, c’est quoi le nouveau nom ? » La question revient toujours formulée dans ces termes, et aucune réponse ne tient plus de quelques mois. Ovkaz est un site de streaming gratuit qui diffuse des films et des séries sans en détenir les droits. L’étiquette change, la bibliothèque derrière reste la même.
Le service n’est pas né sous ce nom et ne le porte déjà plus. Il a succédé à Yarkam au printemps 2025, et Yarkam en avait porté d’autres avant. Yostav, Eyozi, Moovbob, Moovtop, Tilav reviennent dans les recensements qu’on trouve en ligne, et ces recensements ne se recoupent pas tous : personne ne tient de registre de ces bascules, et surtout pas l’exploitant.
Pourquoi l’enseigne change tous les quelques mois
Le renommage a toujours le même déclencheur : l’adresse précédente est devenue inaccessible depuis les box françaises. Le mécanisme qui produit ce résultat figure dans le droit français, et il tient en deux temps.
D’abord un juge, saisi par des ayants droit, ordonne aux fournisseurs d’accès de bloquer un service qui diffuse des œuvres protégées. Ensuite, quand le même catalogue réapparaît quelques jours plus tard sous une autre adresse, il n’y a pas besoin de refaire tout le procès : l’article L.331-27 du code de la propriété intellectuelle permet à l’Arcom d’étendre elle-même le blocage à tout service qui reproduit en totalité ou de façon substantielle le contenu déjà condamné. C’est la procédure dite des sites miroirs, en place depuis 2022.
Les étapes 3 et 4 tournent en boucle, et chaque tour consomme un nom.
Les chiffres donnent le rythme de la partie. Dans son bilan pour 2025, l’Arcom recense près de 15 200 noms de domaine bloqués à sa demande, avec une hausse de 37 % des blocages de sites miroirs sur un an. L’autorité a élargi ses demandes au-delà des seuls fournisseurs d’accès, en visant aussi les résolveurs DNS publics et les fournisseurs de VPN.
Chaque blocage coûte à l’exploitant un nom de domaine et l’audience qui allait avec. Il en ouvre un autre, la question du lecteur ressort, et tout un petit commerce se met à y répondre.
Ce que le site propose, et comment il se paie
Le catalogue est celui qu’on attend : des films récents, des séries, quelques documentaires, en version française et en sous-titrée, sans compte à créer et sans rien à payer. L’interface ressemble à celle d’un service d’abonnement, avec des affiches, des catégories et un moteur de recherche interne. C’est l’argument, et il est réel.
La gratuité s’arrête au portefeuille. Un site sans droits ne peut pas vendre son inventaire publicitaire aux annonceurs ordinaires, qui refusent d’y figurer. Il se rabat sur les régies qui ne regardent pas où leurs bannières s’affichent : fenêtres qui s’ouvrent seules, faux boutons de lecture, invitations à installer un module ou à mettre à jour son navigateur. Ces formats-là se payent en clics involontaires, en installations, parfois en coordonnées bancaires saisies sur un formulaire qui avait l’air d’un abonnement.
Aucune de ces pages ne porte de mentions légales, d’éditeur identifiable ou d’adresse de contact. L’anonymat n’a rien d’un oubli : un exploitant identifiable serait un exploitant poursuivable. En pratique, personne n’est joignable quand quelque chose tourne mal.
L’amende de 300 000 euros, et ce qu’elle vise réellement
Le chiffre circule partout dès qu’on parle de streaming. Il est exact, et il est mal attribué.
Trois ans d’emprisonnement et 300 000 euros d’amende, c’est la peine que le code de la propriété intellectuelle prévoit pour la contrefaçon, c’est-à-dire pour le fait de reproduire, diffuser ou mettre à disposition une œuvre sans autorisation. Elle vise d’abord celui qui exploite le site, pas celui qui regarde un épisode chez lui.
Le dispositif qui touche vraiment les particuliers est ailleurs, et il ne concerne pas le streaming. La réponse graduée, héritée de la Hadopi, repose sur le relevé d’adresses IP dans les réseaux de partage de fichiers. Elle ne voit donc que le pair à pair. Le visionnage en flux sur un site web ne laisse pas la même trace et n’entre pas dans son champ : l’Arcom l’écrit elle-même dans sa foire aux questions sur la procédure. En 2025, ce dispositif a produit 79 188 premiers avertissements, en baisse de 36 % sur un an, et 1 338 dossiers transmis à la justice. Aucun ne visait un spectateur de streaming.
Ce mécanisme a d’ailleurs été sérieusement rogné depuis. Le 30 avril 2026, le Conseil d’État a jugé la procédure française non conforme au droit européen de la protection des données et interdit à l’Arcom de rapprocher une troisième fois l’identité d’une même personne avec des relevés d’œuvres sans l’autorisation préalable d’un juge ou d’une autorité indépendante.
Dire tout cela n’autorise rien. La diffusion reste illicite, le blocage reste un fait, et le risque que court le spectateur est simplement d’une autre nature que celui qu’on lui brandit.
Le danger réel tient dans la recherche elle-même
Chercher le nom du jour rend une dizaine de domaines portant tous la même enseigne, sur des extensions inhabituelles, et rien ne permet à un visiteur de les départager. Pour un site authentique, il existe autant de copies qui en reprennent le nom, l’apparence et les affiches, montées pour récolter une inscription ou un numéro de carte.
Autour gravite une seconde industrie, plus discrète : des pages qui annoncent l’adresse à jour, mises en ligne par des sites qui n’ont rien à voir avec le cinéma, éditeurs de guides d’entreprise, blogs de restaurant, magazines d’actualité économique. Elles vivent du volume de recherche que produit chaque renommage. Aucune n’a de moyen de vérifier que le domaine qu’elle indique est bien celui de l’exploitant plutôt qu’une copie montée le matin même, et aucune ne le prétend d’ailleurs vraiment.
Au bout de ce chemin, la question posée au visiteur n’est plus celle de la légalité. Elle est de savoir qui tient le domaine qu’il vient d’ouvrir, et il n’a aucun moyen de le savoir.
Ce qui existe à la place et ne change pas d’adresse
On oppose d’habitude ces sites aux plateformes par abonnement, ce qui ramène tout à une question de prix. C’est un mauvais angle : une partie de l’offre française légale est gratuite, et elle l’est depuis des années.
Deux services publics, France Télévisions et Arte, diffusent en accès libre des films, des documentaires et des captations, avec une fenêtre de disponibilité limitée après passage à l’antenne. Les médiathèques municipales ajoutent un quota mensuel de vidéo à la demande, compris dans la carte de lecteur. Aucun de ces catalogues ne rivalise avec les nouveautés en salle, et c’est la seule chose que l’offre payante achète vraiment.
| Ce qu’on y regarde | Ce que ça coûte | Stabilité de l’adresse | |
|---|---|---|---|
| France Télévisions | téléfilms, séries, documentaires, spectacles | rien | inchangée depuis 2017 |
| Arte | cinéma d’auteur, documentaires, concerts | rien | inchangée depuis 2016 |
| Médiathèque municipale | quelques films par mois, catalogue de VOD | compris dans la carte de lecteur | liée à la commune |
| Plateformes par abonnement | nouveautés récentes, séries originales | de quelques euros à une vingtaine par mois | contractuelle |
| Site sans droits | à peu près tout, tant que ça dure | rien en euros | quelques mois |
Les offres légales ont toutes le même avantage, et il tient en une ligne : leur adresse sera la même l’année prochaine.